Presse

20 févr. 2018,
par
Blog Mediapart

Dans la forêt obscure et sauvage de « Je suis la bête »

Anne Sibran a publié le magnifique « Je suis la bête » avant de l’adapter au théâtre à la demande de Julie Delille. C’est le premier spectacle du Théâtre des Trois Parques, c’est peu dire de dire qu’il est une réussite, d’autant qu’il fouille là où le théâtre s’aventure rarement.

Au début d’un spectacle, on « fait » le noir. On le fait donc, là comme ailleurs. Mais il dure, ce noir, devient de plus en plus prégnant, profond. Il envahit tout l’espace de la salle, de la scène, déploie l’empire de son obscurité. Et quand il atteint l’ébène de sa nuit, une voix nous atteint. Une voix de rescapée. Faible, enfantine, presque. Tapie, là-bas, au fond.

L’enfant du placard

Infime, la voix. Féminine. Presque vacillante mais volontaire tout de même, battante. Elle nous parle d’un placard. Où celle qui l’avait portée dans son ventre et l’homme qui la portait parfois l’ont laissée. Abandonnée quand elle avait deux ans. « Pour me rappeler le placard, il suffit que je frotte dessous mes griffes rondes, aux cicatrices roses des phalanges raccourcies. Alors je revois deux mains folles, en train de supplier le bois, le fouiller jusqu’à l’os. Avec le corps pendu derrière, comme un petit chiffon », dit la voix.

C’est là, dans le placard, dénuée de tout, de nourriture, de mots, de parures, qu’elle est devenue animale. C’est là que la grosse chatte l’a pour ainsi dire reconnue. Une chatte « de race tellement farouche que jamais l’homme ne la voit ». Elle est venue dans le placard accoucher de petits chatons morts-nés. L’enfant a tété ses tétons. Et puis elle a mangé les chatons. « Ils avaient la chair fade, les os mous. Mais comment j’aurais pu survivre sans ces viandes à mâcher ? » Elles se sont réchauffées l’une à l’autre. La grosse et le petiote. C’est ainsi qu’elle est devenue la bête.

Du noir ont jailli de brèves saillies de lumière comme des halos volés à la nuit. Des bouffées de lueurs.Une silhouette sombre apparaît furtivement, c’est elle, la bête, toute noire hormis le minois et les extrémités. Comme jetée hors de l’ombre. A l’affût. Reptile. Feu follet. Elle porte une robe informe couleur écorce de ces vieux chênes cicatrisés d’intempéries ancestrales. Ses pieds et ses mains sont nus, ses cheveux deviendront de plus en plus longs.

Des images passent, rappelées au parloir de la rétine mémorielle : sorcière des contes, souillon des romans, fille aux cheveux blancs de la chanson. La voix les balaie d’un coup de griffe. La voix tutoie les ronces, les racines, les feuilles empoissées. Elle couche avec le silence habité de la forêt. Elle nous happe, nous lape. Nous serre le kiki. Autour d’elle, ça gronde de sons, ça grogne du ciel. Remugle à frissons. « J’ai eu cette voix-là pendant cinq ans, dans mon dedans. A en oublier les hommes », dit-elle, là-bas, plus tout à fait au fond, plus près maintenant. Nous apprivoisant peut-être. Et le noir qui remet ça.

Une solitude peuplée

C’est ainsi que commence Je suis la bête. Les mots (texte et adaptation) sont signés Anne Sibran. Le corps, la voix et la mise en scène sont de Julie Delille qui après avoir lu Je suis la bête (Gallimard, collection Haute enfance) s’est emparée de ce récit extraordinaire dans tous les sens du mot. La scénographie, le costume et le « regard extérieur » sont de Chantal de La Coste. Les lumières sont signées Elsa Revol, la création sonore Antoine Richard. Chacun a sa part de réussite dans ce spectacle hors norme, hors catégorie qui va chercher le théâtre dans son étoilement pour y atteindre et conjuguer des tréfonds d’une rare intensité.

Julie Delille, jeune actrice sortie de l’école de Saint-Etienne, est à l’initiative, à la manœuvre et à la proue de Je suis la bête mais dire qu’elle est seule en scène serait une hérésie. Le spectacle vient d’être créé sur la vaste scène de l’Equinoxe à Châteauroux ; saluons au passage son directeur, François Claude, qui s’est engagé à fond dans ce spectacle, le premier de Julie Delille et de sa compagnie le Théâtre des Trois Parques, allant jusqu’à nommer l’actrice d’emblée comme artiste associée. Dire que Je suis la bête pourrait se donner sur une toute petite scène puisqu’il n’y a apparemment qu’une actrice en scène, serait d’une abyssale bêtise.

C’est au contraire un spectacle total qui a besoin d’espace pour respirer et nous aspirer, qui étaie sa force dans l’orchestration et la modulation de ses éléments à commencer par le foisonnement de la voix qui nous assaille, nous broute les oreilles, les yeux et l’épiderme de bien des façons. En regard du théâtre magnifiquement extrême qu’est le premier spectacle de Julie Delille, osons mentionner les derniers spectacles de notre dernier grand maître, Claude Régy. Cela n’a rien à voir bien sûr, mais le degré d’exigence de Julie Delille et de ses collaborateurs visent de semblables sphères.

La bête grandit à quatre pattes dans la forêt, allant comme les animaux. Après avoir été encerclée par une horde de blaireaux, couturée de plaies ouvertes, elle arrive devant une « boîte », une ruche bourdonnante d’abeilles. « Alors elles sortent un peu. Puis d’autres encore. Enfin toutes en même temps. Elles me couvrent. Serrées au fond de chaque morsure. Dans toutes mes viandes arrachées. Ça fait un bourdonnement qui me berce, me console, avec parfois des explosions d’étoiles. Jusqu’à ce moment où je m’endors enfin. Parce que je n’ai plus froid. » Moment d’une envolée lyrique où lumière, musique, voix, corps, espace avancent de front dans l’enchantement.

Un manteau d’abeilles

Alors qu’elle est couchée sous son « manteau d’abeilles », une fumée fait que les abeilles s’envolent. Cette fumée vient d’une « bête blanche » et elle voit, loin derrière un grillage masquant le visage, « au bout des yeux : un regard d’homme ». Elle se retrouve enfermée dans « la maison du placard » dont elle reconnaît l’odeur.

Elle, si peuplée de la forêt, se retrouve seule. « Ce chagrin dura plus de deux ans. Un goût de foie d’oiseau », dit sa voix off, une voix de l’après. Elle apprend à se « défaire » de tout ce que la forêt lui a donné. « L’homme des abeilles », dans un grand livre, lui apprend « le père ocieux ». « Il fallait nettoyer ma parole. Elle avait trop traîné sur la terre noire de la forêt. »

Le spectacle d’un mouvement continu, approche de sa fin. Le récit d’Anne Sibran, lui, se poursuit. L’homme a un nom, Limaille, et puis voici Joachim et une vieille femme, Doussi. C’est Doussi qui lui donnera le nom de Méline, « un nom entre le chat et la fille qui lui convenait parfaitement ». La nuit, elle va chercher de la viande dans la forêt ; le jour, elle retrouve le monde des hommes. « J’ai maintenant la parole assez longue pour abouter ensemble la fille avec la bête, le jour avec la nuit. Ça me fait une bouche immense où tient toute la forêt. »

C’est dans la forêt que le livre et le spectacle se retrouvent dans un commun épilogue. Le noir retrouve sa profondeur, terreau des vœux. La fille voit la forêt avancer, puis courir, escortée par les oiseaux et suivie par les bêtes… L’actrice fait entendre le silence. Méline, là-bas, au fond, s’efface, se fond, disparaît. Et c’est fini.

Vacillement des certitudes, des catégories, des frontières, des genres, des langues, Je suis la bête est une forêt où remue notre sauvagerie.

Après sa création à l’Equinoxe de Châteauroux, le spectacle se donnera le 20 février au Théâtre de Chartres ; les 7 et 8 mars au Théâtre de l’Union à Limoges ; il sera à l’affiche du festival WET au CDN de Tours les 24 et 25 mars. Tournée en cours d’élaboration pour la saison prochaine.

Le récit d’Anne Sibran Je suis la bête est paru chez Gallimard, dans la collection Haute enfance ; dans la même collection, Anne Sibran a publié Enfance d’un chaman.

Châteauroux. La Maisonnette (de la Culture) propose à partir de vendredi “ Le Journal d’Adam et Ève ”, pièce adaptée des textes de Mark Twain.

Adam et Ève sont-ils condamnés à ne jamais s’entendre ? Connus pour être les premiers humains créés par Dieu dans le Livre de la Genèse, ils ont également été l’objet de textes écrits par Mark Twain, l’auteur de plusieurs romans à succès comme Les Aventures de Tom Sawyer ou Les Aventures de Huckleberry Finn. Ces textes sont adaptés dans la pièce Le Journal d’Adam et Ève, à partir de vendredi à la Maisonnette, pour six représentations. « Mark Twain a d’abord écrit Le Journal d’Adam (1893), puis après la mort de sa femme, il a écrit celui d’Ève (1905) », explique Mélissa Barbaud, metteur en scène et chargée de l’adaptation.
“ L’histoire d’Adam et Ève méconnue ” Également mise en scène par Julie Delille et Baptiste Relat qui interprètent les deux protagonistes, la pièce propose aux spectateurs d’être témoins de leur difficulté à communiquer. « Adam est un personnage cadré et ordonné, alors qu’Ève est curieuse et se met à envahir l’espace et le rapport au paradis d’Adam. Ils n’ont pas la même vision des choses », glisse Baptiste Relat.
Tous deux comédiens, Julie Delille et son partenaire de scène se sont connus lors de leurs études à l’École nationale supérieure de la Comédie de Saint-Étienne. « On avait envie de faire quelque chose ensemble, annonce-t-elle. Quand on a commencé à travailler, on a été surpris par la modernité du discours de Mark Twain sur les relations hommes-femmes. Quand on dit aux gens qu’il a écrit ces textes il y a plus de cent ans, ils sont surpris. Il a fait d’Ève un personnage loin des clichés de l’époque. » Le trio qui s’est basé sur une traduction du texte original de Freddy Michalski, a souhaité dès les premières étapes de travail, adapter son spectacle aux petites salles. Ce qui peut avoir plusieurs avantages. « On voulait proposer le projet dans des territoires ruraux, annonce l’interprète d’Ève. C’est l’occasion de toucher un public qui ne viendrait pas forcément. Le décor rentre dans le coffre d’une voiture. » Résultat, un spectacle où les mots ont plus d’importance que l’habillage de la scène. « On s’intéresse à la page blanche, ajoute Baptiste Relat. L’homme, la femme à partir de zéro. L’histoire s’écrit au fur et à mesure. »


Repères :

Après une tournée 2018 commencée en mai, au théâtre du Fenouillet (Drôme), la pièce « Le journal d’Adam et Ève » sera jouée à partir de vendredi, à la Maisonnette (17 bis, rue Raspail). Six représentations à partir de 20 h, sauf dimanche 30 septembre, à partir de 17 h 30. Le spectacle, d’une durée d’une heure, sera suivi d’un échange avec le public, après chaque représentation. La pièce sera ensuite jouée à Montlouis (Cher), le 5 octobre. Pour les curieux, il va falloir faire vite, il ne reste que quelques places.
Tarif : de 3 € à 25 €. Contact : tél. 02.54.08.34.34.

Je suis la bête

19 Septembre 2018 Par Alexis Couturier – Nouvelle République

Vendredi, lors de la présentation de la saison culturelle de l’Hectare au Minotaure, les venues de Cali, Pauline Croze et Benjamin Biolay ont été annoncées.
De nombreux autres spectacles qualitatifs

[…] Outre ces têtes d’affiche, tout au long de la saison, de très nombreux spectacles seront programmés au Minotaure ou dans d’autres lieux. Tous les genres seront représentés : danse contemporaine, hip-hop, cirque, musique classique, jazz et marionnettes, en particulier pendant le festival « Avec ou sans fils », du 25 janvier au 8 février 2019.

A ne pas manquer, par exemple, le spectacle « Vies de papier », le mardi 2 avril. Sur scène, à l’appui d’un film documentaire, deux artistes racontent leurs recherches… Des recherches menées pour retrouver une personne figurant dans un album de famille acquis au hasard d’un marché aux puces à Bruxelles.


Autre représentation qui s’annonce exceptionnelle : « Je suis la bête », le 5 mars. « Interprète d’un texte puissant et vibrant, Julie Delille nous fait ressentir la nature à travers le récit fascinant d’une enfant qui grandit dans la forêt », décrit la plaquette de l’Hectare. « Un spectacle absolument extraordinaire », selon Frédéric Maurin.

Pour en savoir davantage sur les autres spectacles, tels « Tristesse et joie dans la vie des girafes », le 8 avril, « Ultra-girl contre Schopenhauer », le 18 octobre, « Les Fouteurs de joie », le 23 mai, ou encore le spectacle centré sur l’accordéon « Le pari des bretelles », le 6 décembre, rendez-vous sur le site Internet de l’Hectare.

Renseignements sur www.lhectare.fr Tél. 02.54.89.44.20

Je suis la bête : l’adaptation poignante du roman d’Anne Sibran par Julie Delille


27 mars 2018 Par Ines Guillemot

À l’occasion du Festival WET° au Centre Dramatique National de Tours (CDNT), la comédienne et metteuse en scène Julie Delille (Théâtre des trois Parques) — artiste associée à Equinoxe / Scène internationale de Châteauroux — interprétait Je suis la bête. Un récit à la première personne, sur l’humain et le sauvage, sur la frontière entre les genres.Je suis la bête, c’est une variation du thème de l’enfant sauvage: l’histoire d’une enfant abandonnée, élevée dans la forêt par un animal sauvage, et qui un jour se trouve, de force, confrontée à l’humanité. Le récit aborde ses débuts dans la forêt, guidée par « chatte grosse », l’animal qui l’élève, la nourrit, lui apprend à chasser, dans une relation presque maternelle, pourtant empreinte de cruauté. Elle y découvre le goût du sang. « Et pendant que je grandis, accroupie sous les arbres.

Je suis maintenant une bête pleine, avec plus rien d’enfant ». « J’ai faim de morts vivantes, aux regards restés entrouverts, de ces chairs qui s’écartent en craquetant d’effroi » (Anne Sibran).Puis, vient sa rencontre avec l’humanité. Ou plutôt, avec le monde civilisé. La pièce aborde la façon dont, au contact des hommes, Méline devient un monstre: en voulant l’humaniser, on fait d’elle une bête. Contrainte à se tenir droite, à lever son cou, à parler, ou plutôt répéter : « Il m’a fallu surtout trouver à tenir sur deux pattes, afin que la parole me coule plus facilement. Ce n’était pas ce même parler que font les hommes, car je n’y savais rien comprendre. Je répétais seulement derrière, à la manière des bêtes, ou des maisons » (Anne Sibran).Je suis la bête, c’est aussi et surtout une ode à la nature.

Interprète d’un texte puissant, vibrant, Julie Delille nous fait vivre la forêt. Une forêt qui grouille. Où tous nous sens sont en alerte. La mise en scène est audacieuse: un plateau vide, que Méline investit peu à peu, « par les mots, par le corps, par des silences, des bruits, des absences, des ombres, des fulgurances » (Chantal de la Coste, scénographe).

Le spectateur s’imprègne de la forêt, de ses bruits, ses lumières, mais aussi de ses silences, de son obscurité: un travail remarquable est mené sur le son, qui revêt une importance fondamentale (le spectateur est plusieurs fois plongé dans l’obscurité).« Nous, c’est le silence qui raconte, les hommes il leur faut une voix » (Anne Sibran) Le silence qui habite la forêt, contre le bruit et la parole des  hommes. Deux mondes que tout oppose. Et pourtant: à la fin, le retour de l’héroïne à la forêt, sa fuite du monde civilisé pour redécouvrir ses instincts, en dit long. Il interroge notre rapport à la nature, le fossé que nous avons creusé entre l’humanité et les mondes du vivant. Un spectacle troublant, saisissant, et parfois dérangeant.